Monday, December 31, 2012

… et si j'ai le temps.


Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur d'oranger qui vient de tomber à terre et sur laquelle j'ai mis le pied… Ah ! si l'on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs du passé ! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons poissés de colle – saleté – on met ça sous globe, en France, sur un coussin de velours rouge orné d'une torsade d'or, comme si les caroncules myrtiformes ne suffisaient pas… Souvenirs ! Souvenirs !… Et tous les autres, les souvenirs, conservés dans la mémoire comme en un reliquaire, ces vestiges du passé pendus aux parois du cerveau ainsi que les défroques des noyés aux murailles de la Morgue, ces débris de choses vécues qui secouent leur odieuse poussière sur les choses qui naissent pour les ternir et les empêcher d'être, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales, épithalames et épitaphes – Regrets éternels… Oui, éternels, les regrets et les aspirations. Et quant au Présent… Je lance la fleur dans le feu qu'Annie vient d'allumer car l'automne est arrivé, l'automne pluvieux et noirâtre de Londres.
Une lueur blafarde et lugubre tombe d'un ciel bas comme une voûte de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue hostile et spongieuse. S'il faisait nuit, tout à fait nuit !… Voilà la tonalité de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, après avoir fourni la matière d'un beau fait-divers aux journalistes de Louvain. Triste ! Triste !… Non, Hélène n'est plus la petite femme qui se pressait contre moi ; elle ne sera plus jamais cette femme-là. Qu'elle triomphe ou qu'elle échoue, que la vie lui soit marâtre ou bonne mère, elle ne sera plus jamais cette femme-là – la femme que j'aurais voulu qu'elle fût toujours. C'est drôle : on dirait que je lui garde rancune d'avoir agi comme je l'ai fait… d'avoir refusé l'existence qu'elle me proposait, existence possible après tout, avec la liberté assurée, et non sans douceur certainement. On rêve de la femme par laquelle l'univers se révèle – effigie qu'on traîne derrière soi, image qui s'estompe dans les lointains de l'avenir ; et, toujours hantée par le spectre du souvenir et la préoccupation du futur, la pensée se prend de vertige devant Celle qui a la bravoure de s'offrir ; elle semble, Celle-là, la mystérieuse prêtresse d'une puissance redoutée. Le Présent effraye.
Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre droit devant moi, en dehors de toute règle et de toute formule, moi qui n'ai pas voulu végéter, comme d'autres, d'espoir toujours nouveau en désillusion toujours nouvelle, d'entreprise avortée en tentative irréalisable, jusqu'à ce que la pierre du tombeau se refermât, Avec un grincement d'ironie, sur un dernier et ridicule effort… Vouloir ! La volonté : une lame qu'on n'emploie pas de peur de l'ébrécher, et qu'on laisse ronger par la rouille… Ah ! il y a d'autres liens que la corde du gibet, pour rattacher l'homme qui se révolte à la Société qu'il répudie ; des liens aussi cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant qu'il désirera l'être, si hardie que soit l'indépendance de ses actes, il restera l'esclave de l'image taillée dans le cauchemar héréditaire, de l'Idéal à la tête invisible, aux pieds putréfiés ; il ne pourra guérir son esprit de la démence du passé et du délire du futur ; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pensée dans le présent. Il faudra toujours qu'il se crée des fruits défendus, sur l'arbre qui tend vers lui ses branches, et qu'il croie voir flamboyer l'épée menteuse du séraphin à l'entrée des paradis qui s'ouvrent devant lui. Et son âme, fourbue d'inaction, ira se noyer lentement dans des marécages de dégoût… Des sanglots me roulent dans la gorge et éclatent en ricanements… Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face à la destinée imbécile jusqu'à la catastrophe inévitable – dont je retirerai une moralité quelconque, inutile et bête, pour tuer le temps, et si j'ai le temps.

Le Voleur, G. Darien, 1896




« Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. »
Ibid.

Thursday, October 18, 2012

« Les arrestations ne se passent pas toujours si simplement. »

Les arrestations ne se passent pas toujours si simplement. « Rapport du 2 mai 1785, à 6 heures du soir de la garde de Paris en poste à Vaugirard. Florentin, sergent de garde à Vaugirard, ayant été requis par le sieur Dupont, marchand de vin, au sujet de plusieurs particuliers qui, étant à boire chez lui, avaient fait tapage, cassé des pots de verre et ne voulaient pas les payer ni même le vin qu'ils avaient bu, nous y avons été et la plus grande partie s'était évadée à l'exception de Durant, tailleur de pierre, qui était arrêté ainsi que Hurlot aussi tailleur ; lorsque nous avons été en chemin, ils ont accouru derrière nous une soixantaine d'autres tailleurs de pierre qui ont sauté sur nous pour nous ravir les deux arrêtés, j'ay fait mettre la baïonnette et eux, voyant qu'ils ne pouvaient plus approcher, ont pris pierres et pavés et nous les ont jetés dont le nommé Gateblie, appointé de mon escouade, a été frappé aux jambes, aux reins et au visage et dont il est dangereusement blessé. La garde à Vaugirard est venue nous prêter main-forte, avons pu arrêter les deux prévenus et un autre, mais averti il y avait encore une embuscade j'ai envoyé chercher 2 sections d'infanterie et la brigade de cavalerie du poste de la Contrescarpe pour nous prêter main-forte et les conduire en prison, et ensuite avons fait fermer les cabarets. » Deux sections d'infanterie et une brigade de cavalerie pour conduire en prison trois tailleurs de pierre : l'affaire – banale dans le nombre des émeutes qui émaillent les dernières années de l'Ancien Régime – est exemplaire : le guet dans les villes ou la maréchaussée dans les campagnes sont souvent débordés par la foule en colère. Quand les choses tournent mal, il faut faire appel à l'armée, et dès les premiers jours de la Révolution on verra à quel point elle est peu sûre.

Eric Hazan, Un histoire de la Révolution française, La fabrique, 2012


Wednesday, October 03, 2012

« Tout sauf régulière. »

Fin mai, il avait écopé de vingt piges. La semaine suivante, le 5 juin, Roger l'avertit par l'avocat qu'elle s'était tirée de la rue Manin sans laisser d'adresse. Il la traqua dans Paris. Elle semblait s'être évaporée. Disparue.
Pourtant Claire n'était pas une aventurière. Elle était si casanière. Toujours lovée comme une chatte près de la cheminée. Un verre de vodka. Un peu d'herbe. Un stick ou deux. Et elle ne bougeait plus de la planque. Elle patientait. D'énormes écouteurs noirs sur les oreilles. Elle découvrait les vieux vinyles de Paul. Des trucs de groupes zarbis de la fin des années 1960. King Crimson. Black Sabbath. Amon Düül II. Soft Machine. Hawkwind.

Claire se voulait une femme-objet. Courtisane. Et finalement leur relation apportait la plénitude. Lui, il souhaitait la trouver là quand il rentrait. À toute heure. Parce que la vie d'un braqueur est tout sauf régulière.
Et Claire était là. Nue sur la terrasse, l'été. Long corps blond sur une serviette rouge. Un verre vide. Un cendrier avec une Camel qui se consumait lentement. L'hiver, elle se recroquevillait sur le canapé. Les pieds ramenés sous ses fesses. Un pull angora. Un livre. Des babouches marocaines de cuir fauve. On aurait dit qu'elle faisait partie des meubles. Qu'elle avait été louée avec l'appartement. Un peu comme dans Soleil vert.
Depuis qu'il était recherché, Paul ne sortait plus le soir. Ce n'est pas qu'il aimait le faire par le passé. Mais là, c'était devenu impossible. Il ne fréquentait plus personne, à part Roger et quelques vieux potes de zonzon. Ils vivaient donc en tête-à-tête à la manière d'un couple comme les autres. Avec ses rites et ses habitudes. Ses chamailleries sans remords.
Claire était jeune. Elle avait presque quinze ans de moins que lui. Pourtant, cette vie lui convenait. Elle détestait les tracas quotidiens. Elle était si désarmée devant la vie. Elle n'aimait ni le travail ni les paperasses.
Pour vivre, il suffisait d'ouvrir le placard et de plonger les pattes dans le grand sac noir. Tirer une liasse. Faire glisser la petite bande de plastique de couleur verte. Et voilà… Elle tendait la liasse.
— Paul, tu peux me ramener…
Et elle ajoutait une liste de livres ou d'autres choses.
Et Paul faisait les magasins.

Jann-Marc Rouillan, "Paul des Épinettes et moi".


Wednesday, June 27, 2012

La lettre de tolérance de 1994 de Jean-Pierre Musso

La lettre de tolérance de 1994 de Jean-Pierre Musso tolérant le stationnent des 2 roues sur les trottoirs parisiens en respectant certaines conditions de savoir-vivre.

Charte des 2 roues motorisés du 19 mars 2007 signée entre autre par le maire de Paris expliquant comment se garer correctement sur les trottoirs en l'absence d'espaces réservés à cet effet disponibles.

Sunday, May 13, 2012

Et maintenant…

… qu'est-ce qu'on pourrait faire de marrant. (?)

Tuesday, May 08, 2012

Un message de Denis Robert à François Hollande (http://www.facebook.com/denis.robert)

Le 8 mai 2012,


Cher François,



Nous nous sommes croisés quelques fois lors de cette campagne et je suis ravi que tu ais gagné. Maintenant que tu es dans la place, il va falloir trouver des moyens pour financer ton programme. J'ai trouvé nickel ton positionnement sur les postes à créer dans l'éducation nationale. Mais il y a aussi des problèmes à l'université, à la poste, dans les hôpitaux, le logement, la justice. Les services publics ont été délaissés par ton prédécesseur. Lui et ses amis ne se sont pas privés de t'attaquer sur la faillite qui ne manquera pas d'arriver si tu mets en place tes idées. Les augmentations d'impôts ne suffiront pas. J'ai un chiffre à te soumettre. 30 trillions d'euros. Renseigne-toi, c'est la valeur globale des actifs détenus au nom de leurs clients -principalement des banques- par Clearstream et Euroclear en 2012. La première, dont le siège est à Luxembourg, a annoncé près de 12 trillions détenus dans ses comptes en avril et la seconde, dont le siège est à Bruxelles, affiche fièrement mais discrètement un peu plus de 18 trillions d'euros. Les banquiers, les oligarques, les lobbyistes de Bruxelles, les magnats du pétrole, les vendeurs d'armes, les rentiers luxembourgeois, les traders londoniens, les avocats fiscalistes et les journalistes appointés par le système bancaire n'aiment pas qu'on leur rappelle ces chiffres. Cher François, crois-moi, le magot est planqué là. Dans les sous pentes informatiques de ces boîtes noires. Les sociétés off shore y ont caché leurs devises. Elles ont le doigt sur le bouton transfert. Dès qu'on viendra les emmerder, les circuits sont prêts pour jouer au bonneteau avec les services fiscaux. Il va falloir jouer serré mais la partie est gagnable. Tu lances une commission d'enquête en France et tu pousses à la roue pour que celle que vient de créer la commission européenne (demande à Vincent Peillon de te brieffer) débouche rapidement. Ensuite, tu crée une brigade informatique d'intervention. Et tu taxes ces mastodontes de la finance en prélevant une (bonne) part de ce qui se cache dans les paradis fiscaux et 1% de ce qui passe par les circuits normaux. Et tu augmentes même les policiers... Bien à toi cher François. Appelle-moi. Denis



(achevé rapidement hier pour Siné Hebdo de demain)

Saturday, November 19, 2011

Contes érotiques arabes

CoErAr.mp3

PS : pour la découverte du "Jardin Parfumé", merci à là-bas.org, dont est extrait le mp3 ci-dessus.

Saturday, September 03, 2011

Paris, le capitalisme, la psychanalyse.

« Il y a quelque chose qui me gêne un peu avec l'explication par le capitalisme, c'est que c'est un peu passe-partout, c'est qu'on arrive à tout expliquer, un peu comme avec la psychanalyse. En particulier, Londres et Paris sont toutes deux « capitalistes ». Je ne pense pas qu'à ce niveau il soit vraiment utile de recourir à cette explication. Il me semble qu'il faut plutôt y voir une spécificité française : la centralisation politique, qui n'existe pas de la même façon en Angleterre ou ailleurs en Europe. L'Angleterre est certes elle aussi centralisée, mais l'administration locale y est beaucoup plus importante, plus décentralisée ; c'est encore une union de pays différents.
Pour schématiser, disons que l'on a trois types de populations en France : d'un côté, les villes proprement dites, où se trouve toute l'intelligentsia et pratiquement, si vous êtes à Paris intra muros, tout le personnel dirigeant ; vous avez d'autre part la province ; et enfin les banlieues, la périphérie, que l'on voit en général comme quelque chose de secondaire. Or l'agglomération parisienne, c'est au total environ onze millions d'habitants ; Paris intra muros, un peu plus de deux millions. La banlieue représente donc plus de huit millions d'habitants. « Paris », c'est la banlieue. C'est là que sont repoussés les jeunes ménages, qui en général ne peuvent pas payer un loyer à Paris intra muros, qui travaillent et paient des impôts, font des enfants, assurent l'avenir, et qui manquent souvent de tous les équipements nécessaires. Moins à Neuilly qu'à Clichy-sous-Bois, évidemment ! Vous avez donc trois groupes de population en France : les vieux, les riches, installés au coeur des villes, qui dirigent le pays ; vous avez tous les provinciaux, au sens large du terme, les notables de province, les paysans, etc., qui vivent des dépenses publiques, de subventions, ou de déductions d'impôts, etc. ; et puis vous avez les jeunes, qui sont parqués dans les banlieues, qui produisent en grande partie la richesse nationale, et qui sont à l'abandon. En France, les banlieues, c'est entre un quart et un tiers de la population, selon la façon dont on compte. Et ça, ce n'est pas tellement le capitalisme, c'est un système français. Parce qu'en réalité, l'État français fonde sa légitimité et son pouvoir sur le « pillage » des grandes agglomérations pour assurer son pouvoir dans les provinces. C'est l'État et la province, et le monde rural, contre Paris, contre les grandes agglomérations, contre les banlieues, contre les jeunes et les classes populaires qui produisent l'essentiel de la richesse du pays. C'est sur cette alliance que repose le pouvoir en France, et c'est la périphérie des grandes agglomérations qui en fait les frais. »

Bernard Marchand, extrait de "La Haine des Villes. Entretien sur les banlieues et l'urbaphobie française", in La Revue des Livres n°1.


Rue Sigmund-Freud, Paris 19


Thursday, June 02, 2011

Bartleby, féministe extatique


1) La maison, où nous faisons la grande partie [du
travail domestique], est atomisée en des milliers de
quatre murs, mais elle est partout présente, à la
campagne, à la ville, à la montagne, etc.
2) Nous sommes contrôlées et commandées par des
milliers de petits chefs et de contrôleurs : et ce sont
nos maris, pères, frères, etc., mais en revanche
nous avons qu’un seul maître, l’État.
3) Nos camarades de travail et de lutte, qui sont
nos voisines de maison, ne sont pas physiquement
en contact avec nous pendant le travail comme
c’est le cas dans une usine : mais nous pouvons
nous rencontrer dans des endroits convenus où
nous passons toutes, en se servant des fameux
petits laps de temps qu’on découpe dans la journée.
Et chacune d’entre nous n’est pas séparée de
l’autre par des stratifications de qualifications et
de catégories. Nous faisons toutes foncièrement le
même travail.
[...] Si nous faisions la grève nous ne laisserions
pas des produits inachevés ou des matières
premières non transformées, etc. ; en interrompant
notre travail, nous ne paralyserions pas la
production, mais nous paralyserions la
reproduction quotidienne de la classe ouvrière.
Cela frapperait au cœur du Capital car cela
deviendrait une grève effective même pour ceux qui
normalement ont fait la grève sans nous ; mais à
partir du moment où nous ne garantirions plus la
survie de ceux auxquels nous sommes
affectivement liées, nous aurions aussi des
difficultés à continuer la résistance.
Coordination émilienne pour le salaire au travail
domestique, Bologne, 1976

Ils l’appellent Amour : Nous l’appelons travail non
payé.
Ils l’appellent frigidité. Nous l’appelons
absentéisme.
À chaque fois que nous tombons enceintes contre
notre volonté, c’est un accident de travail.
Homosexualité et hétérosexualité sont toutes les
deux conditions de travail...
Mais l’homosexualité est le contrôle des ouvriers
sur la production non pas la fin du travail.
Plus de sourires ? Plus d’argent. Rien ne sera plus
efficace pour détruire les vertus d’un sourire.
Névrose, suicide, désexualisation : maladies
professionnelles de la femme au foyer.
Silva Federici, Le droit à la haine, 1974

Le travailleur a la ressource de se syndicaliser, de
faire grève ; les mères sont isolées les unes des
autres, dans leurs maisons, ligotées à leurs enfants
par des liens miséricordieux. Nos grèves sauvages
se manifestent le plus souvent sous la forme d’un
écroulement physique ou mental.
Adrienne Rich, Naître d’une femme, 1980

ON NE SAIT PAS TROP comment un jour Bartleby se prend à passer la nuit dans son bureau. Son existence grise de petit employé déteint sur le temps de loisir qui paraît du coup impossible, son inertie condamne toute velléité de compartimenter le travail et la vie : ce sont pour lui deux possibilités inconciliables, deux impossibilités qui s’enchaînent. Bartleby ne joue pas le jeu, il vit sa vie comme un employé et se conduit sur le poste de travail comme s’il pouvait tranquillement y vivre. Il n’a, bien sûr, pas de maison et pas de famille, pas d’amour, pas de femme. Alors quoi ? Dans cet univers désolé, peuplé de tâches à accomplir et de relations abstraites entre hommes-travailleurs, Bartleby préfère ne pas. Bartleby fait une grève toute nouvelle qui use son patron plus que n’importe quel luddisme. « En vérité – affirme, résigné, son chef de bureau –, c’était sa douceur prodigieuse par-dessus tout, qui non seule ment me désarmait, mais, pour ainsi dire, m’ôtait toute attitude virile. » Bartleby se fait surprendre traînant dans les locaux d’un bureau quelconque de Wall Street, le dimanche, à moitié déshabillé, mais personne ne trouve la force de le virer : sa place est là, tout le monde le soupçonne. « Je ne considère pas exactement comme viril – continue son patron – quelqu’un qui, à tout moment, permet en toute tranquillité à son subordonné de lui donner des ordres et de le virer de ses propres locaux. »

L’autorité du maître est ici déposée par un acte de refus générique : ce n’est pas la violence, mais la pâle solitude de quelqu’un qui « préfère ne pas » qui hante la conscience du chef de bureau, de même qu’elle a hanté la vie de tant de maris repoussés avec la même ferme détermination injustifiable d’une préférence négative, plus dure qu’un refus sans appel.

La mauvaise conscience de la virilité classique, incarnée par le Magistrat de la Chancellerie, supérieur de Bartleby, l’empêche de se débarrasser de ce spectre muet qui ne demande plus rien, refuse tout, mais par sa simple présence obstinée fait allusion à un ailleurs où les bureaux ne seraient plus les lieux de l’ennuyeux esclavage des comptables et où les chefs recevraient des ordres. « Je me mets rarement en colère – précise le patron –, et je me laisse encore plus rarement aller à de dangereuses indignations pour des torts et des abus », ce monsieur est quelqu’un de calme, d’équilibré, et pourtant il perd tout pouvoir d’action sur Bartleby ; sa douce insoumission le séduit, sa grève le contamine, il veut lâcher prise, abandonner une autorité qui devient pénible pour lui, et au comble de sa sympathie inexplicable pour l’employé fainéant il se résout pour la moins logique des solutions : « Et soit, Bartleby, reste derrière ton paravent, je me suis dit ; je ne te poursuivrai plus jamais ; tu es innocent et silencieux comme une de ces vieilles chaises, bref, jamais je ne me sens dans mon privé comme quand je sais que tu es là derrière. Enfin je le vois, enfin je le sais ; enfin je devine le but prédestiné de ma vie. Et j’en suis satisfait. D’autres peuvent avoir de plus nobles rôles à jouer ; mais ma mission dans ce monde, Bartleby, est de t’offrir une pièce du bureau pour tout le temps que tu jugeras bon d’y rester. » Aucune grève n’a jamais obtenu de conditions si favorables que celles-ci : la conviction du patron du caractère essentiellement abusif de son rôle, le refus du travail qui débouche sur son abolition rémunérée. La grève Bartleby, semblable en cela à celle des féministes, est une grève humaine, une grève des gestes, du dialogue, un scepticisme radical face à toute forme d’oppression qui prétend aller de soi, y compris le chantage affectif ou les conventions sociales les plus inquestionnables – comme la nécessité de travailler et de rentrer du bureau après sa fermeture. Mais c’est une grève qui ne s’étend pas, qui ne contamine pas les autres travailleurs de son syndrome des préférences négatives ; car Bartleby n’a rien à expliquer – et c’est là sa force – il n’a aucune légitimité, il ne menace pas de ne plus faire, en avalisant par là un rapport contractuel, mais il rappelle juste qu’il n’a pas plus de devoir que de désir et que sa préférence, en l’occurrence, est celle de l’abolition du travail. « Toutefois – continue le chef de bureau –, cela se passe souvent ainsi, la friction constante avec des esprits illibéraux finit par dissoudre les meilleures résolutions des esprits les plus généreux. » La grève humaine sans communisation des mœurs finit en tragédie privée, est prise pour un problème personnel, une maladie mentale. Les collègues qui circulent pendant la journée dans le bureau exigent l’obéissance de Bartleby, de cet employé qui marche désœuvré les mains dans les poches : ils lui donnent des ordres, et face à son refus catégorique de les exécuter et à son impunité absolue, restent perplexes, se sentent victimes d’une inqualifiable injustice. La métaphore est même trop claire, on imagine comme la dévirilisation devait menacer avocats et magistrats dont l’autorité était ignorée et méprisée par un simple comptable. « Et qu’est-ce que je pouvais dire ? » se plaint le chef du bureau. « Enfin je me rendis compte que, dans le cercle de mes connaissances professionnelles, circulaient des murmures de merveille, qui concernaient l’étrange créature que je gardais dans mon bureau. Cela me donna beaucoup à penser. Et lorsque me vint l’idée qu’il aurait pu vivre longtemps, et continuer à occuper mes locaux, et récuser toute autorité ; et embarrasser mes visiteurs ; et discréditer ma réputation professionnelle ; et jeter une ombre sinistre sur mes bureaux [...] je décidais de recueillir toutes mes forces, et de me libérer pour toujours de ce cauchemar insoutenable. »

Bartleby – est-il besoin de le dire ? – meurt en prison, car sa dés/occupation solitaire ne s’est pas étendue.

De même qu’il n’a jamais cru être un comptable, il ne croyait pas non plus être un détenu. Son scepticisme radical ne rencontra le confort d’aucune appartenance, mais dans cette nouvelle inquiétante qui met en scène une dialectique maître-esclave bien plus perverse et corrosive que celle du paradigme hégélien, il y a une promesse de pratique à venir. Le travail souterrain de la femme, de par sa congruence avec la vie, ne peut s’arrêter que par une grève sauvage des comportements, une grève humaine, qui sorte des cui sines et des lits, qui prenne la parole dans les assemblées. Cette grève humaine n’avance aucune revendication, bien plutôt elle déterritorialise l’agora, dévoile le « non politique » comme le lieu de redistribution implicite des responsabilités et du travail non rémunérable. Des femmes du mouvement italien expliquaient : « Nous ne trouvons pas de critères et nous n’avons pas intérêt à séparer la politique de la culture, de l’amour, du travail. Une politique comme ça, séparée, ne nous plairait pas et nous ne saurions pas la faire. » (L. Cigarini, L. Muraro, Politique et pratique politique, in Critica marxista, 1992.)

Ce qui a eu lieu avec la transition vers le post-fordisme, qui a mieux intégré les femmes à la sphère productive qu’aucun mode de production antérieur, ce fut une indifférenciation croissante de l’espace-temps du travail et de celui de la vie. De plus en plus de travailleurs se trouvent dans la situation de Bartleby, qui fut exclusivement féminine jusqu’à la fin du vingtième siècle en Occident, mais ils ne préfèrent pas refuser, pour l’instant. Le travail et la vie sont enchevêtrés comme peut-être jamais auparavant, et ce pour les deux sexes ; l’oppression économique qui fut femelle est désormais unisexe, et la grève humaine apparaît comme le seul dissolvant possible de la situation. Car « préférer ne pas » équivaut désormais à préférer ne pas être un comptable, un télétravailleur, une femme, et cela ne peut se faire qu’à plusieurs ; la préférence négative est avant tout un acte politique : « Je ne suis pas ce que tu vois » entraîne le « Soyons un autre possible maintenant ». En ne croyant plus à ce que les autres disent de toi, en opposant l’intensité politique de ton existence aux mondanités de la reconnaissance, ne voulant surtout pas de pouvoir, car le pouvoir mutile, le pouvoir exige, le pouvoir rend muet et après quelqu’un parlera à ta place, parlera en toi sans que tu t’en aperçoives, c’est ainsi que l’on s’échappe, que l’on pratique la grève humaine. Mais déjà la schizophrénie guette tous les désengagés, tous les dupes du pouvoir, tous les jaunes de la grève humaine.


Wednesday, June 01, 2011

Le nerf de la guerre



« La Commune de Paris a été vaincue moins par la force des armes que par la force de l'habitude. L'exemple pratique le plus scandaleux est le refus de recourir au canon pour s'emparer de la Banque de France alors que l'argent a manqué tant. Durant tout le pouvoir de la Commune, la Banque est restée une enclave versaillaise dans Paris, défendue par quelques fusils et le mythe de la propriété et du vol. Les autres habitudes idéologiques ont été ruineuses à tout propos (la résurrection du jacobinisme, la stratégie défaitiste des barricades en souvenir de 1848, etc.). »

Guy Debord, Attila Kotanyi, Raoul Vaneigem, Quatorze thèses de l'Internationale situationniste sur la Commune, 1962.

Texte trouvé dans CQFD #89

Thursday, May 12, 2011

Si le vin disparaissait...



« Si le vin disparaissait de la production humaine, je crois qu'il se ferait dans la santé et dans l'intellect de la planète un vide, une absence, une défectuosité beaucoup plus affreuse que tous les excès et les déviations dont on rend le vin responsable. N'est-il pas raisonnable de penser que les gens qui ne boivent jamais de vin, naïfs ou systématiques, sont des imbéciles ou des hypocrites ; des imbéciles, c'est-à-dire des hommes ne connaissant ni l'humanité ni la nature, des artistes repoussant les moyens traditionnels de l'art ; des ouvriers blasphémant la mécanique ; — des hypocrites, c'est-à-dire des gourmands honteux, des fanfarons de sobriété, buvant en cachette et ayant quelque vin occulte ? Un homme qui ne boit que de l'eau a un secret à cacher à ses semblables. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels.

Saturday, February 19, 2011

Robe de Frissons

Robe de Frissons
Mieux que le vison
Tu laisses,
Un goût d'élixir dans un souvenir de liesse.

Mais il faut déjà se priver de ta caresse,
Alors qu'on voudrait goûter tes bienfaits sans cesse
Marie Math égarée rend sa robe à l'assemblée.


Serge Gainsbourg
















Merci à @Donjipez & @Agnesleglise ;-)


Wednesday, January 19, 2011

Plante ce qui ne se plante pas



Plante ce qui ne se plante pas
Cultive ce que les autres arrachent
Ce qu'ils ne voient plus
Ce qu'ils piétinent.

Thomas Vinau, Tenir tête à l'orage

Monday, December 06, 2010

M. Paypal, s'il te plaît, crève dans MON vomi.

Wednesday, December 01, 2010

bavures structurelles

transcription rapide d'un extrait de l'émission "lundi matin" du 29 novembre 2010 sur radio libertaire 89.4MHz (vers 5mn30)

"quand on juge les autres sociétés on les juge sur ce qu'elles peuvent faire de pire. par exemple les sociétés avec un gouvernement islamiste, si elles sont capables de lapider les femmes adultères, c'est que la vie des femmes au quotidien ça ne doit pas être ça. la lapidation n'est pas un dérapage, ni un accident, ni une exagération, mais symptomatique de la structure des sociétés en question. un autre exemple : s'il y avait des goulags dans les sociétés communistes autoritaires ce n'était pas un accident ou une bavure, c'était structurel, c'était lié à la nature de cette société à sa conception. c'était logique qu'il y ait des goulags. Et c'est comme ça qu'il faut juger les "dérapages", les "excès" ou les "bavures" de notre société : ce ne sont ni des bavures, ni des excès, ni des dérapages mais c'est la logique, c'est la structure de notre société qui se dévoile."

Monday, October 11, 2010

avant le 15ème round


Crédit photo Pascal Colrat (?)

Friday, October 01, 2010

Des images, aux interstices de l'histoire



« Nous somme hantés par un peuple d'images, si vous entendez hanter comme quelqu'un d'antan l'aurait entendu, c'est-à-dire habité tout simplement... » Deligny.

Voilà déjà plus d'un siècle que l'industrie du cinéma occupe notre imaginaire, détermine nos sensibilités, construit notre rapport à l'histoire comme une machine de guerre dont la force serait de ne laisser derrière elle aucune marque visible.
Un arsenal diront certains, dont l'objet ne serait plus de produire des bateaux de guerre, mais des films qui comme des obus de marine font le vide dans les têtes qu'ils remplissent de leur souffle surchargé, sans donner la mort, sans même que l'être sidéré, assujetti aux images, s'en aperçoive.
C'est une drôle d'analogie nous dira-t-on, d'associer si directement la question du cinéma à celle de la guerre, une analogie qui s'appuie pourtant sur les fondations même du régime de l'image cinématographique qui depuis son origine jusqu'à ses formes les plus contemporaines a été pensé comme outil de propagande, comme une arme capable de produire de l'histoire, de déterminer des sensibilités, de garantir en somme les objectifs essentiels de la guerre moderne. C'est bien sûr à cet endroit que réside la puissance des images, la puissance du cinéma, ce qui en fait un objet irrémédiablement politique.
Le cinéaste qui accepte de se plier intégralement aux règles de l'arsenal cinématographique, accepte de devenir un agent de cette histoire, celle dont a besoin ce même arsenal pour assurer le maintien des conditions existantes.
Une des dernières opérations en cours, qui d'ailleurs semble vouloir se prolonger, tente de conjurer définitivement la question de la violence politique au moment même où elle repose tout à la fois sous des formes anciennes ou totalement renouvelées.
Il suffit de voir avec quelle fortune se multiplient depuis deux années les films qui s'emploient à s'emparer - et non à restituer - des expériences de groupes de lutte armée, dont l'émergence a pu heurter un temps frontalement certaines formes de domination, ou bien encore d'assauts menés conséquemment et plus récemment contre l'Empire.
Il s'agit alors de produire des images-écran susceptibles de travailler notre rapport au réel, au sens où elles participent à la remodélisation des imaginaires et où elles opèrent de manière quasi chirurgicale la mémoire collective. Ainsi convient-il de frapper les esprits d'amnésie, de les sidérer littéralement par la lumière aveuglante du Spectacle. Quand les techniciens du storytelling à la sauce hollywoodienne entrent dans le bal, cela donne la magistrale leçon de genre qu'est Bataille à Seattle de Stuart Townsend (2008). Qu'on songe un instant que le Pentagone multiplie les rencontres avec des teams de scénaristes patentés, notamment par le biais de l'Institut for Creative Technology, pour conduire cette politique d'« inception » généralisée et l'on se prend effectivement à rêver... ou plutôt à cauchemarder. Au lendemain du 11 septembre, une « task force » qui regroupe des militaires et des professionnels du cinéma a ainsi été mise en place avec pour objectif officiel la recherche d'idées sur ce qui menace l'Amérique.
Mais, on ne détermine pas qu'en Afghanistan... Pour suite à une opération de captation langagière qui transformait le mouvement anti-mondialiste en une palinodie altermondialiste dont on appréciera la puissance de renversement et le coefficient de positivité, il était nécessaire de graver sur l'écran blanc des mémoires évidées une histoire à la mesure de la grande Histoire de l'Amérique. Cela donne donc Bataille à Seattle, une fable à la hauteur de la force de neutralisation du nihilisme démocratique dont l'objectif est d'oblitérer toute la force d'irruption de l’évènement, de discréditer toute forme de violence politique.
Nous sommes en hiver 1999 au sommet de l'OMC à Seattle autour duquel s'organise une importante manifestation qui marqua les débuts du mouvement anti-mondialisation. Le film retrace, en utilisant des images d'archives et des séquences de fiction, les parcours croisés de quelques personnages censés renvoyer aux différentes formes d'antagonismes manifestées lors de ces journées de basculement. Qu'y voit-on dès les premières images : une grue avec un homme debout, affublé d'un keffieh, barbu et chevelu comme il se doit, un christ en élévation venu restaurer par sa parole l'idéal démocratique. Pour lui et ses disciples, nouveaux apôtres de notre temps, il s'agit d'alerter les grands dirigeants sur la misère qui frappe les pays du Sud et très certainement de « moraliser un capitalisme » gangrené par les forces du mal, à savoir la finance et ses excès. Face à eux la police de l'Empire et en particulier un flic dont la femme, emportée malgré elle dans une manifestation, va être violemment frappée par un autre membre des forces de l'ordre et perdre l'enfant qu'elle porte.
Dans la tradition des plus habiles prêches évangélistes, par une subtile inversion qui vise à réconcilier l'Amérique avec sa jeunesse et à maintenir l'illusion démocratique, le côté obscur de la force s'incarnera là où on ne l'attend pas, c'est-à-dire du côté du flic dès lors possédé par l'esprit de vengeance. Tandis que notre christ en douleur poursuivi et battu sur le perron d'une église par l'officier déchaîné saura en bon pacifiste « pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font ».
Le mal dans dimension la plus condamnable se verra porté par une autre figure beaucoup moins présente à l'écran mais dont l'intervention n'en est pas moins déterminante. Il s'agit d'un membre du black block, présenté comme un anarchiste, dont l'action de destruction entraînera la réaction policière et la violence de cette réaction. Mais ce qu'on découvre très vite, c'est que cet encagoulé dissimule un policier infiltré pour faire dégénérer la manifestation. Ce propos on le connaît : c'était celui tenu par la sinistre Susan George (ex-secrétaire d'Attac) suite aux émeutes de Gênes en juillet 2001, un propos qui consistait, après la mort de Carlo Giuliani abattu par un policier, à affirmer que la violence ne pouvait pas être dans le camp des manifestants, et par conséquent que le black block ne pouvait être que l'oeuvre d'une machination policière destinée à entamer la crédibilité des opposants aux sommets internationaux.
Il y a bien là l'effet d'un manichéisme simplificateur. Les deux forces qui s'opposent ne sont pas différenciées physiquement mais plutôt par des formes de présence, d'intervention. Deux camps s'affrontent dans le film, celui de la démocratie qui compte parmi elle des activistes non violents, des hommes politiques ou des policiers contre un autre camp aux contours plus flous mais qui renvoie à la barbarie, dans lequel on retrouve également des hommes politiques mais ceux-là aveuglés par l'argent et le pouvoir, des manifestants aveuglés par la violence, des policiers aveuglés par le désir de vengeance pour peu qu'ils ne soient pas simplement des infiltrés.
De quoi nous instruit ce récit exemplaire ? De ce qui doit être condamné sans appel et qui met en péril réellement l'ordre du monde. C'est-à-dire de la violence transgressive qui peut s'exercer contre l'État démocratique présenté comme le régime de l'humain, lequel dialectiquement se fonde sur l'usage et la confiscation exclusive et sans partage de la violence. Les figures qui, en profanant cet état de fait, auraient porté cette violence seront en effet irrémédiablement condamnés à la déchéance, à la maladie ou à la mort.
Qu'on en juge par les différentes lectures cinématographiques proposées récemment des « aventures » de Carlos (Carlos, Olivier Assayas, 2010) et Baader (Der Baader Meinhof Komplex, Uli Edel, 2008) et de l'échec de la stratégie révolutionnaire de Prima Linea (La Prima Linea, Renato De Maria, 2010), dans l'Italie des années soixante-dix.
Ceci ne va pas non plus sans un oubli systématique de la portée collective de cette violence. Bien au contraire, une fois représentée à l'écran, elle ne peut s'enkyster que dans un ego boursouflé comme celui de Carlos ou de Baader, des singularités logées à l'enseigne de la folie, aveuglées par un fétichisme des armes, devenues objets phalliques de jouissance. « Fucking and shooting are the same » : s'exclame un Baader dont l'identité politique se voit continuellement dégradée. « Dis au chamelier qu'il m'emmerde, que nous on est des braqueurs de banques, des braqueurs de banques ... » ajoutera-il à l'attention des fanatiques, rigides et taciturnes moyen-orientaux qui l'accueillent dans leur camp d'entraînement et qu'on retrouve subtilement croqués dans Carlos.
Pourtant, rien ne peut sauver le personnage, pas même un imaginaire banditique entouré d'un sentiment de sympathie. Baader n'est plus l'icône pop, ni même le bandit qui s'en prend aux riches pour sauver les pauvres, il est réduit à celui qui tue pour tuer, celui qui a « perdu son humanité ». La violence ne peut être et ne doit être que le fait d'un autre, quelqu'un dont tout m'éloigne, avec lequel je ne peux rien partager.
Derrière ces pathologies singulières, c'est la communauté qui disparaît, comme si le choix des gestes, des pratiques, surtout si elles recourent à des formes de violence, ne peut être qu'individuel, nourri par un régime d'intensité relevant de la folie pure. Tout au plus, si la communauté de lutte perdure, elle ne peut persister que sous la forme de la communauté séparée, donc vidée de sa puissance comme le martèle la parole prophylactique qui structure La bande à Baader ou encore Prima Linea. Cette communauté est alors en proie à la déréliction, minée par le doute - toujours salvateur - qui ouvre parfois la voie à la rédemption. Mais celle-ci n'est rendue possible que par le reniement, l'abjuration ou la dissociation, alors il convient d'avouer qu' « on s'est trompé » si l'on veut réintégrer le monde démocratique.
Le « désastreux et vulgaire » film sur Baader et le « sublime film d'auteur » d'Assayas montrent en réalité des structures narratives très similaires qui se répondent point par point... Leur logique obéit à cette volonté d'écrasement des subjectivités qui nous force à introjecter la vulgate démocratique et doit-de-l'hommiste. Un discours anesthésiant et policier qui vise à nous dessaisir de toute forme de conflictualité au profit des écrans et du droit.

Cette opération aux déploiements multiples mais toujours dirigée vers une seule et même idée, celle de la conjuration, laisse toutefois à penser que quelque chose du passé est en train de ressurgir autour de la question de la violence politique. Il est vrai que la situation d'effondrement dans laquelle les pays occidentaux tombent les uns après les autres semble propice à l'irruption d'une violence proportionnelle à celle qu'engendre cette situation qui brise des populations entières. Mais alors, s'il y a bien une image du passé qui ressurgit et qui contient l'idée que la violence légitime portée par l'État doit nécessairement se retourner contre ceux qui en usent, il est d'un enjeu capital pour l'Empire de contenir cette image avant qu'elle ne trouve écho dans le réel, qu'elle ne crée une brèche dans le présent. Certains disent que c'est dans l'interstice que se joue la puissance du cinéma, c'est-à-dire entre ce qui est donné à l'écran, compris dans un cadre physique et narratif bien précis, et l'espace-temps mental qui transcende ce cadre, mais aussi dans le conflit entre les plans eux-mêmes, dans la brutalité des raccords, et dans un rapport au temps qui dépasse une linéarité subie, qui la malmène, qui permet de s'en saisir. L'interstice est cet espace où l'image cinématographique vient hanter les êtres, les lier au monde. Ce qui hante, c'est ce qui vient travailler l'imaginaire, et plus particulièrement ce qui dans l'imaginaire déborde dans le réel. Alors, peut-être, c'est au même endroit que doit se jouer le rapport entre les générations, c'est-à-dire aux interstices de l'histoire, là où peut se trouver un rapport au temps sur lequel avoir prise, un rapport au temps non plus linéaire mais construit autour des champs de résonances des choses entre elles. Nous affirmons la nécessité de mettre en circulation des montages temporels pour toute réflexion sur le contemporain. Il s'agit de repenser nos propres projections à travers la manière dont un passé réminiscent peut rencontrer le maintenant afin de provoquer une déflagration susceptible de libérer notre avenir. Affirmer et assumer que notre façon d'imaginer est politique. Nous n'attendons pas du cinéma qu'il nous persuade qu'un autre monde est possible mais qu'il nous rappelle et qu'il accompagne l'idée que toutes les zones libérées des territoires géographiques et mentaux ont besoin d'être défendues, en guérilla, pour subsister et s'étendre.
Quel saut elliptique pourrait rapprocher les jacqueries paysannes de la révolution de 1917, pour que ces deux moments ressurgissent dans le présent, non comme un éternel recommencement, mais plutôt comme des forces, des puissances capables de se connecter à celles déjà en présence pour se déverser sur l'époque ? Prendre à revers l'histoire donnée par la domination : c'est dans cette perspective qu'il faut repenser une forme offensive du cinéma, dans une opiniâtre mise en relation de l'autrefois et de l'actuel. Le cinéma est sans doute un des lieux de cette rencontre aux interstices de l'histoire, le lieu d'un « rendez-vous secret » au sein duquel ce qui du passé est en train de ressurgir n'est plus re-présenté mais donné au présent, chargé de conséquences.


Texte trouvé dans Rebetiko n°7, lui même trouvé dans un hall d'immeuble.

Sunday, September 05, 2010

L'ombre éclipse le mensonge


Procès Sarkozy/Hamé de La Rumeur

« Au fond de ce bagage, la coupure tachée d'un journal où s'étale le résumé du procès des agitateurs d'une usine embrasée. C'est une valise dans un coin, qui hurle au destin qu'elle n'est pas venue en vain. » Hamé, "Le cuir usé d'une valise", album L'Ombre sur la mesure.

Ceux qui ne peuvent se pas se faire récupérer par la société du spectacle, de Skyrock et de ses ondes, subissent la loi du pouvoir et des politicards s'imaginant maîtriser l'histoire. Mohamed Bourokba alias Hamé, membre du collectif de rap fils d'immigrés La Rumeur, de loin l'écrivain le plus doué et ardent de son courant musical, a gagné une bataille judiciaire de 8 ans contre l'État Sarkozyste. Le ministre de l'intérieur en 2002, aujourd'hui président, avait porté plainte contre un article de Hamé, dans le fanzine de La Rumeur (« Insécurité sous la plume d'un barbare ») qui mettait la police française en face de son histoire : l'assassinat de centaines d'immigrés venus travailler en France, puis ceux de leurs fils français. L'assemblée plénière de la cour de cassation, après une relaxe du tribunal de grande instance, puis deux relaxes de la Cour d'appel, a définitivement envoyé bouler Nicolas Sarkozy, et a donné raison au rappeur.
Ce jugement est sans précédent selon Dominique Tricaud, avocat de Hamé. Depuis l'écriture de la loi sur la presse en 1881, jamais dans l'histoire judiciaire de l'Hexagone les pouvoirs publics n'avaient pourvu deux pourvois en cassation contre un écrivain. Le pouvoir actuel prouve toute sa stupidité, et son aveuglement devant l'histoire, sa stratégie d'acharnement s'est retournée contre lui. Car ce jugement fait jurisprudence. Les jugements de l'assemblée plénière de la cour de cassation son rares, et font force de loi, en jugeant sur des questions de principe. Hamé vient de faire rentrer dans l'histoire les crimes de la police, les assassinats d'algériens d'Octobre 61, les massacres d'Ouvéa en 1988, les bavures policières d'Aulnay-sous-Bois, de Villiers-Le-Bel... Ce n'est plus une diffamation d'en faire porter la responsabilité sur l'État français. Reste encore, pour que justice soit faite, à ce que cette histoire soit écrite.

Elie Octave in L'Autre Ment, L'actualité vue d'en bas, n°1.0, Août-Septembre 2010.




Tuesday, August 17, 2010

dieu est morte...




Dieu est morte brûlée au moyen-âge. Dieu est mort d'une balle dans la nuque à Auschwitz. Dieu est morte violée et démembrée en Algérie, au Rwanda et en Yougoslavie. Le #pr ? Le président de LA république laïque ? Ce bigot hilare qui joue la haine de tous contre tous ? Ce mec n'est rien. Il est le néant de mon humanité.