Saturday, September 03, 2011

Paris, le capitalisme, la psychanalyse.

« Il y a quelque chose qui me gêne un peu avec l'explication par le capitalisme, c'est que c'est un peu passe-partout, c'est qu'on arrive à tout expliquer, un peu comme avec la psychanalyse. En particulier, Londres et Paris sont toutes deux « capitalistes ». Je ne pense pas qu'à ce niveau il soit vraiment utile de recourir à cette explication. Il me semble qu'il faut plutôt y voir une spécificité française : la centralisation politique, qui n'existe pas de la même façon en Angleterre ou ailleurs en Europe. L'Angleterre est certes elle aussi centralisée, mais l'administration locale y est beaucoup plus importante, plus décentralisée ; c'est encore une union de pays différents.
Pour schématiser, disons que l'on a trois types de populations en France : d'un côté, les villes proprement dites, où se trouve toute l'intelligentsia et pratiquement, si vous êtes à Paris intra muros, tout le personnel dirigeant ; vous avez d'autre part la province ; et enfin les banlieues, la périphérie, que l'on voit en général comme quelque chose de secondaire. Or l'agglomération parisienne, c'est au total environ onze millions d'habitants ; Paris intra muros, un peu plus de deux millions. La banlieue représente donc plus de huit millions d'habitants. « Paris », c'est la banlieue. C'est là que sont repoussés les jeunes ménages, qui en général ne peuvent pas payer un loyer à Paris intra muros, qui travaillent et paient des impôts, font des enfants, assurent l'avenir, et qui manquent souvent de tous les équipements nécessaires. Moins à Neuilly qu'à Clichy-sous-Bois, évidemment ! Vous avez donc trois groupes de population en France : les vieux, les riches, installés au coeur des villes, qui dirigent le pays ; vous avez tous les provinciaux, au sens large du terme, les notables de province, les paysans, etc., qui vivent des dépenses publiques, de subventions, ou de déductions d'impôts, etc. ; et puis vous avez les jeunes, qui sont parqués dans les banlieues, qui produisent en grande partie la richesse nationale, et qui sont à l'abandon. En France, les banlieues, c'est entre un quart et un tiers de la population, selon la façon dont on compte. Et ça, ce n'est pas tellement le capitalisme, c'est un système français. Parce qu'en réalité, l'État français fonde sa légitimité et son pouvoir sur le « pillage » des grandes agglomérations pour assurer son pouvoir dans les provinces. C'est l'État et la province, et le monde rural, contre Paris, contre les grandes agglomérations, contre les banlieues, contre les jeunes et les classes populaires qui produisent l'essentiel de la richesse du pays. C'est sur cette alliance que repose le pouvoir en France, et c'est la périphérie des grandes agglomérations qui en fait les frais. »

Bernard Marchand, extrait de "La Haine des Villes. Entretien sur les banlieues et l'urbaphobie française", in La Revue des Livres n°1.


Rue Sigmund-Freud, Paris 19


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