1) La maison, où nous faisons la grande partie [du
travail domestique], est atomisée en des milliers de
quatre murs, mais elle est partout présente, à la
campagne, à la ville, à la montagne, etc.
2) Nous sommes contrôlées et commandées par des
milliers de petits chefs et de contrôleurs : et ce sont
nos maris, pères, frères, etc., mais en revanche
nous avons qu’un seul maître, l’État.
3) Nos camarades de travail et de lutte, qui sont
nos voisines de maison, ne sont pas physiquement
en contact avec nous pendant le travail comme
c’est le cas dans une usine : mais nous pouvons
nous rencontrer dans des endroits convenus où
nous passons toutes, en se servant des fameux
petits laps de temps qu’on découpe dans la journée.
Et chacune d’entre nous n’est pas séparée de
l’autre par des stratifications de qualifications et
de catégories. Nous faisons toutes foncièrement le
même travail.
[...] Si nous faisions la grève nous ne laisserions
pas des produits inachevés ou des matières
premières non transformées, etc. ; en interrompant
notre travail, nous ne paralyserions pas la
production, mais nous paralyserions la
reproduction quotidienne de la classe ouvrière.
Cela frapperait au cœur du Capital car cela
deviendrait une grève effective même pour ceux qui
normalement ont fait la grève sans nous ; mais à
partir du moment où nous ne garantirions plus la
survie de ceux auxquels nous sommes
affectivement liées, nous aurions aussi des
difficultés à continuer la résistance.
Coordination émilienne pour le salaire au travail
domestique, Bologne, 1976
Ils l’appellent Amour : Nous l’appelons travail non
payé.
Ils l’appellent frigidité. Nous l’appelons
absentéisme.
À chaque fois que nous tombons enceintes contre
notre volonté, c’est un accident de travail.
Homosexualité et hétérosexualité sont toutes les
deux conditions de travail...
Mais l’homosexualité est le contrôle des ouvriers
sur la production non pas la fin du travail.
Plus de sourires ? Plus d’argent. Rien ne sera plus
efficace pour détruire les vertus d’un sourire.
Névrose, suicide, désexualisation : maladies
professionnelles de la femme au foyer.
Silva Federici, Le droit à la haine, 1974
Le travailleur a la ressource de se syndicaliser, de
faire grève ; les mères sont isolées les unes des
autres, dans leurs maisons, ligotées à leurs enfants
par des liens miséricordieux. Nos grèves sauvages
se manifestent le plus souvent sous la forme d’un
écroulement physique ou mental.
Adrienne Rich, Naître d’une femme, 1980
ON NE SAIT PAS TROP comment un jour Bartleby se prend à passer la nuit dans son bureau. Son existence grise de petit employé déteint sur le temps de loisir qui paraît du coup impossible, son inertie condamne toute velléité de compartimenter le travail et la vie : ce sont pour lui deux possibilités inconciliables, deux impossibilités qui s’enchaînent. Bartleby ne joue pas le jeu, il vit sa vie comme un employé et se conduit sur le poste de travail comme s’il pouvait tranquillement y vivre. Il n’a, bien sûr, pas de maison et pas de famille, pas d’amour, pas de femme. Alors quoi ? Dans cet univers désolé, peuplé de tâches à accomplir et de relations abstraites entre hommes-travailleurs, Bartleby préfère ne pas. Bartleby fait une grève toute nouvelle qui use son patron plus que n’importe quel luddisme. « En vérité – affirme, résigné, son chef de bureau –, c’était sa douceur prodigieuse par-dessus tout, qui non seule ment me désarmait, mais, pour ainsi dire, m’ôtait toute attitude virile. » Bartleby se fait surprendre traînant dans les locaux d’un bureau quelconque de Wall Street, le dimanche, à moitié déshabillé, mais personne ne trouve la force de le virer : sa place est là, tout le monde le soupçonne. « Je ne considère pas exactement comme viril – continue son patron – quelqu’un qui, à tout moment, permet en toute tranquillité à son subordonné de lui donner des ordres et de le virer de ses propres locaux. »
L’autorité du maître est ici déposée par un acte de refus générique : ce n’est pas la violence, mais la pâle solitude de quelqu’un qui « préfère ne pas » qui hante la conscience du chef de bureau, de même qu’elle a hanté la vie de tant de maris repoussés avec la même ferme détermination injustifiable d’une préférence négative, plus dure qu’un refus sans appel.
La mauvaise conscience de la virilité classique, incarnée par le Magistrat de la Chancellerie, supérieur de Bartleby, l’empêche de se débarrasser de ce spectre muet qui ne demande plus rien, refuse tout, mais par sa simple présence obstinée fait allusion à un ailleurs où les bureaux ne seraient plus les lieux de l’ennuyeux esclavage des comptables et où les chefs recevraient des ordres. « Je me mets rarement en colère – précise le patron –, et je me laisse encore plus rarement aller à de dangereuses indignations pour des torts et des abus », ce monsieur est quelqu’un de calme, d’équilibré, et pourtant il perd tout pouvoir d’action sur Bartleby ; sa douce insoumission le séduit, sa grève le contamine, il veut lâcher prise, abandonner une autorité qui devient pénible pour lui, et au comble de sa sympathie inexplicable pour l’employé fainéant il se résout pour la moins logique des solutions : « Et soit, Bartleby, reste derrière ton paravent, je me suis dit ; je ne te poursuivrai plus jamais ; tu es innocent et silencieux comme une de ces vieilles chaises, bref, jamais je ne me sens dans mon privé comme quand je sais que tu es là derrière. Enfin je le vois, enfin je le sais ; enfin je devine le but prédestiné de ma vie. Et j’en suis satisfait. D’autres peuvent avoir de plus nobles rôles à jouer ; mais ma mission dans ce monde, Bartleby, est de t’offrir une pièce du bureau pour tout le temps que tu jugeras bon d’y rester. » Aucune grève n’a jamais obtenu de conditions si favorables que celles-ci : la conviction du patron du caractère essentiellement abusif de son rôle, le refus du travail qui débouche sur son abolition rémunérée. La grève Bartleby, semblable en cela à celle des féministes, est une grève humaine, une grève des gestes, du dialogue, un scepticisme radical face à toute forme d’oppression qui prétend aller de soi, y compris le chantage affectif ou les conventions sociales les plus inquestionnables – comme la nécessité de travailler et de rentrer du bureau après sa fermeture. Mais c’est une grève qui ne s’étend pas, qui ne contamine pas les autres travailleurs de son syndrome des préférences négatives ; car Bartleby n’a rien à expliquer – et c’est là sa force – il n’a aucune légitimité, il ne menace pas de ne plus faire, en avalisant par là un rapport contractuel, mais il rappelle juste qu’il n’a pas plus de devoir que de désir et que sa préférence, en l’occurrence, est celle de l’abolition du travail. « Toutefois – continue le chef de bureau –, cela se passe souvent ainsi, la friction constante avec des esprits illibéraux finit par dissoudre les meilleures résolutions des esprits les plus généreux. » La grève humaine sans communisation des mœurs finit en tragédie privée, est prise pour un problème personnel, une maladie mentale. Les collègues qui circulent pendant la journée dans le bureau exigent l’obéissance de Bartleby, de cet employé qui marche désœuvré les mains dans les poches : ils lui donnent des ordres, et face à son refus catégorique de les exécuter et à son impunité absolue, restent perplexes, se sentent victimes d’une inqualifiable injustice. La métaphore est même trop claire, on imagine comme la dévirilisation devait menacer avocats et magistrats dont l’autorité était ignorée et méprisée par un simple comptable. « Et qu’est-ce que je pouvais dire ? » se plaint le chef du bureau. « Enfin je me rendis compte que, dans le cercle de mes connaissances professionnelles, circulaient des murmures de merveille, qui concernaient l’étrange créature que je gardais dans mon bureau. Cela me donna beaucoup à penser. Et lorsque me vint l’idée qu’il aurait pu vivre longtemps, et continuer à occuper mes locaux, et récuser toute autorité ; et embarrasser mes visiteurs ; et discréditer ma réputation professionnelle ; et jeter une ombre sinistre sur mes bureaux [...] je décidais de recueillir toutes mes forces, et de me libérer pour toujours de ce cauchemar insoutenable. »
Bartleby – est-il besoin de le dire ? – meurt en prison, car sa dés/occupation solitaire ne s’est pas étendue.
De même qu’il n’a jamais cru être un comptable, il ne croyait pas non plus être un détenu. Son scepticisme radical ne rencontra le confort d’aucune appartenance, mais dans cette nouvelle inquiétante qui met en scène une dialectique maître-esclave bien plus perverse et corrosive que celle du paradigme hégélien, il y a une promesse de pratique à venir. Le travail souterrain de la femme, de par sa congruence avec la vie, ne peut s’arrêter que par une grève sauvage des comportements, une grève humaine, qui sorte des cui sines et des lits, qui prenne la parole dans les assemblées. Cette grève humaine n’avance aucune revendication, bien plutôt elle déterritorialise l’agora, dévoile le « non politique » comme le lieu de redistribution implicite des responsabilités et du travail non rémunérable. Des femmes du mouvement italien expliquaient : « Nous ne trouvons pas de critères et nous n’avons pas intérêt à séparer la politique de la culture, de l’amour, du travail. Une politique comme ça, séparée, ne nous plairait pas et nous ne saurions pas la faire. » (L. Cigarini, L. Muraro, Politique et pratique politique, in Critica marxista, 1992.)
Ce qui a eu lieu avec la transition vers le post-fordisme, qui a mieux intégré les femmes à la sphère productive qu’aucun mode de production antérieur, ce fut une indifférenciation croissante de l’espace-temps du travail et de celui de la vie. De plus en plus de travailleurs se trouvent dans la situation de Bartleby, qui fut exclusivement féminine jusqu’à la fin du vingtième siècle en Occident, mais ils ne préfèrent pas refuser, pour l’instant. Le travail et la vie sont enchevêtrés comme peut-être jamais auparavant, et ce pour les deux sexes ; l’oppression économique qui fut femelle est désormais unisexe, et la grève humaine apparaît comme le seul dissolvant possible de la situation. Car « préférer ne pas » équivaut désormais à préférer ne pas être un comptable, un télétravailleur, une femme, et cela ne peut se faire qu’à plusieurs ; la préférence négative est avant tout un acte politique : « Je ne suis pas ce que tu vois » entraîne le « Soyons un autre possible maintenant ». En ne croyant plus à ce que les autres disent de toi, en opposant l’intensité politique de ton existence aux mondanités de la reconnaissance, ne voulant surtout pas de pouvoir, car le pouvoir mutile, le pouvoir exige, le pouvoir rend muet et après quelqu’un parlera à ta place, parlera en toi sans que tu t’en aperçoives, c’est ainsi que l’on s’échappe, que l’on pratique la grève humaine. Mais déjà la schizophrénie guette tous les désengagés, tous les dupes du pouvoir, tous les jaunes de la grève humaine.



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