Wednesday, October 03, 2012

« Tout sauf régulière. »

Fin mai, il avait écopé de vingt piges. La semaine suivante, le 5 juin, Roger l'avertit par l'avocat qu'elle s'était tirée de la rue Manin sans laisser d'adresse. Il la traqua dans Paris. Elle semblait s'être évaporée. Disparue.
Pourtant Claire n'était pas une aventurière. Elle était si casanière. Toujours lovée comme une chatte près de la cheminée. Un verre de vodka. Un peu d'herbe. Un stick ou deux. Et elle ne bougeait plus de la planque. Elle patientait. D'énormes écouteurs noirs sur les oreilles. Elle découvrait les vieux vinyles de Paul. Des trucs de groupes zarbis de la fin des années 1960. King Crimson. Black Sabbath. Amon Düül II. Soft Machine. Hawkwind.

Claire se voulait une femme-objet. Courtisane. Et finalement leur relation apportait la plénitude. Lui, il souhaitait la trouver là quand il rentrait. À toute heure. Parce que la vie d'un braqueur est tout sauf régulière.
Et Claire était là. Nue sur la terrasse, l'été. Long corps blond sur une serviette rouge. Un verre vide. Un cendrier avec une Camel qui se consumait lentement. L'hiver, elle se recroquevillait sur le canapé. Les pieds ramenés sous ses fesses. Un pull angora. Un livre. Des babouches marocaines de cuir fauve. On aurait dit qu'elle faisait partie des meubles. Qu'elle avait été louée avec l'appartement. Un peu comme dans Soleil vert.
Depuis qu'il était recherché, Paul ne sortait plus le soir. Ce n'est pas qu'il aimait le faire par le passé. Mais là, c'était devenu impossible. Il ne fréquentait plus personne, à part Roger et quelques vieux potes de zonzon. Ils vivaient donc en tête-à-tête à la manière d'un couple comme les autres. Avec ses rites et ses habitudes. Ses chamailleries sans remords.
Claire était jeune. Elle avait presque quinze ans de moins que lui. Pourtant, cette vie lui convenait. Elle détestait les tracas quotidiens. Elle était si désarmée devant la vie. Elle n'aimait ni le travail ni les paperasses.
Pour vivre, il suffisait d'ouvrir le placard et de plonger les pattes dans le grand sac noir. Tirer une liasse. Faire glisser la petite bande de plastique de couleur verte. Et voilà… Elle tendait la liasse.
— Paul, tu peux me ramener…
Et elle ajoutait une liste de livres ou d'autres choses.
Et Paul faisait les magasins.

Jann-Marc Rouillan, "Paul des Épinettes et moi".


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