Saturday, July 13, 2013

« Et c'était quoi le problème ? »


   Au début de notre amitié, lorsque Ray était fauché, instable et inquiet pour son avenir, ma « plouquerie », comme il disait, le mettait dans une rage folle, et, à plus d'une reprise, il menaça avec une sincérité glaçante de m'exploser la tronche. Et même si, au fil des ans, avec l'acquisition de ses deux établissements et d'une maison à Westport, il s'était en quelque sorte assagi, son tempérament latin, aussi indélébile qu'une tache de naissance, finissait systématiquement par prendre le dessus. Un jour, rendu fou par la bêtise d'une opératrice téléphonique, il ferma le poing et, en reculant de quelques pas, fit ce que chaque New-Yorkais a forcément déjà rêvé de faire : il écrabouilla de toutes ses forces le téléphone mural, qui tomba en morceaux sur le sol de la cuisine de son restaurant. Gêné, il dit à son barman qu'il avait quelques courses à faire et qu'il voulait que le téléphone soit réparé à son retour.
   Quelques heures plus tard, il appela le restaurant, parla de choses et d'autres, puis demanda abruptement : « Ils ont réparé le téléphone ? »
   Lorsqu'on lui répondit par l'affirmative, Ray dit : « Et c'était quoi le problème ? »

Frederick Exley, À l'épreuve de la Faim, 1974


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