Monday, June 21, 2010

Aller (se) voir chez les Grecs



« C'est le début d'une guerre ». La citation - d'une bien nommée Hélène, simple manifestante - a fait le tour de la presse française après la journée de grève générale du 5 mai dernier en Grèce. Une guerre, et civile qui plus est, comme celles qui ont cours dans ces pays lointains et dont on ne comprend pas bien les tenants et les aboutissants, ni quels en sont les gentils et les méchants - une guerre, vue de France, ça laisse toujours un peu interloqué.
Et pourtant, la Grèce est bien dans l'Union Européenne, et du bourdonnement qui accompagne le conflit émergent des mots qui résonnent familièrement à nos oreilles : austérité, inflation, État providence, répression, dette publique. Certes, un docteur en économie pourrait disserter des heures, chiffres à l'appui, pour démontrer que la Grèce n'est pas la France, que l'industrie blablabla, que les credits ratings blablabli, que le taux de chômage, que le PIB, que sais-je encore. Mais la question économique est en vérité une affaire bien moins savante, bien plus terre à terre. C'est par exemple savoir quel genre de job on va être obligé d'accepter pour pouvoir manger, quelle assurance on va avoir d'accéder à des services de santé, dans quelle baraque on va pouvoir habiter, etc. C'est aussi une affaire de sentiments : la rage de voir que certains s'en tirent très bien et font leur huile d'olive sur le dos des autres, le malaise qui pointe quand on se demande à quoi ça rime cette vie.
Vu comme ça, il semble que les préoccupations des Grecs qui descendent « faire la guerre » dans la rue recoupent assez exactement celles qui ont cours par chez nous.
Et puis ici et là-bas le même discours sur la crise économique devant laquelle on devrait se serrer la ceinture, qui vient justifier les politiques « de rigueur ». Au pays de l'État social, on ne s'attaque pas encore au SMIC, mais la retraite prend un coup de vieux, et les recettes qui auront « fait leurs preuves » au pays de Damoclès nous pendent au nez - après tout la Grèce a inventé la démocratie, elle peut aussi bien exporter sa politique sociale. La Grèce a aussi inventé la guerre civile, et la politique s'y vit avec un peu plus de passion qu'ailleurs. A tel point qu'on entend parler ici ou là de situation insurrectionnelle. Un insurrection, vue de France, ça laisse un peu interloqué, mais quand même... Il y a comme une espèce de fond de sympathie qui accueille les nouvelles du fond grec, quand les ministres sont chahutés dans la rue et chassés des lieux publics, quand les manifs demandent la tête des banquiers, ou même devant les images de flics transformés en torches humaines. Depuis le temps qu'on entend ici « ça va péter », dans les petites phrases et les slogans ronflants, c'est rassurant de voir que ça pète vraiment ailleurs. La Grèce, c'est surtout ça : la preuve qu'on peut encore se révolter.

In Chants de la plèbe, REBETIKO, n°6, trouvé dans un hall d'immeuble

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